SAWT BEIRUT INTERNATIONAL

| 29 November 2022, Tuesday |

La paranoïa pourrait pousser Poutine à refaire la Grande Russie

Alors que la guerre russe contre l’Ukraine entre dans son 22e jour, les craintes concernant les ambitions du président russe Vladimir Poutine de s’étendre dans plusieurs pays augmentent.

Frédéric Meunier, professeur de géopolitique à l’Ecole Saint-Louis de Paris, a écrit une analyse publiée par le journal français Marian intitulée « Malheureusement, Vladimir Poutine n’est pas fou ».

Depuis le début de l’invasion de l’Ukraine, a déclaré Monnier, Vladimir Poutine a été comparé à une personne « déséquilibrée » ou « paranoïaque » qui se sent assiégée par les puissances occidentales. Mais ce qui est plus loin de cette description de la vérité.

Remodeler la Russie

Quiconque veut comprendre aujourd’hui la guerre que la Russie mène en Ukraine devrait remonter à juillet 2021 lorsque Vladimir Poutine a signé un document clé, intitulé « Sur l’unité historique des Russes et des Ukrainiens ». Ce texte peint avec la force d’une fresque historique visant à prouver que « les Russes et les Ukrainiens sont un seul peuple, et un tout » (affirmation démentie par les spécialistes), selon le journal.

Mais l’homme du Kremlin insiste sur le fait qu’il n’y a pas de rupture entre la nation russe unie par « la même langue » et la « foi orthodoxe ». Poutine rappelle également que « l’Ukraine moderne est née dans une large mesure aux dépens de la Russie historique ».

C’est pourquoi Poutine considérait l’année 1991 comme une catastrophe pour les Russes qui, après être devenus citoyens des États baltes, de la Biélorussie et, bien sûr, de l’Ukraine, se sont soudainement retrouvés à l’étranger, coupés de leur patrie.

Ce document n’est rien d’autre qu’un manifeste appelant à refaire la grande et éternelle Russie, que l’Occident a à la fois magnifiée et humiliée depuis 1991.

Vladimir Poutine n’est certes pas un penseur, mais il a mis dans ce document une idéologie malheureusement facile à décrire :
Elle repose sur un néo-impérialisme, conservateur, religieux, voire mystique, correctif (c’est-à-dire révision des frontières résultant de l’effondrement de l’Union soviétique) et expansionniste, tendu en tout cas à restaurer la grandeur de la Russie grâce à la supposée décadence de Ouest.

S’il existe une «doctrine du poutinisme», alors l’idée d’empire et d’hostilité à l’Occident en sont le fondement.

Par ailleurs, Poutine cite toujours dans ses références des penseurs russes, comme Ivan Ilyin, Nicholas Berdyev, Konstantin Leontiev, ou encore Lev Gumilev, avec qui il partage le conservatisme néo-slavophile.

Il n’est donc pas surprenant que la ligne directrice de la politique de Poutine ait toujours été de remodeler la Grande Russie.

A ce titre, l’intervention russe en Ukraine n’est que le nouvel épisode tragique de la politique qu’elle mène depuis des années.

En 2008, Poutine a soutenu les séparatistes en Abkhazie et en Ossétie du Sud, y débarquant ses forces, brisant l’intégrité territoriale de la Géorgie.

En 2014, Poutine a soutenu les forces séparatistes ukrainiennes dans le Donbass et a saisi l’opportunité d’annexer la Crimée.

Depuis lors, Moscou, suivant le modèle géorgien, a soutenu les républiques séparatistes de Donetsk et Louhansk, ainsi que toutes les forces séparatistes du Donbass. C’était une manière, comme ce fut le cas en Géorgie, d’attaquer l’intégrité territoriale d’un État pour mieux l’affaiblir, et éventuellement le contrôler au moins partiellement.

Dans un autre dossier, Poutine a demandé en 2015 à la justice russe d’enquêter sur la légitimité de l’indépendance des trois États baltes, leur rappelant qu’elle aurait dû rester russe.

L’Ukraine est une proie facile

Jusque-là, Vladimir Poutine s’était bien gardé de lancer une invasion. Dans ce contexte, le journal de l’auteur de l’article demande:« Pourquoi Poutine a-t-il eu recours cette fois aux moyens les plus barbares? ».

« Pour comprendre cela, il faut penser la situation d’un point de vue géostratégique », indique le journal.

À la lumière du projet de Poutine de remodeler le nouvel empire russe, il fait face à cinq pays voisins: la Biélorussie, la Lettonie, l’Estonie, la Lituanie et l’Ukraine. Le premier est devenu semi-protégé. Les trois États baltes sont membres de l’Union européenne et de l’OTAN. En d’autres termes, un conflit direct peut entraîner la Russie dans une confrontation avec l’Occident. Quant à l’Ukraine, tant qu’elle n’est pas membre de ces associations, elle est une proie plus facile à chasser, du moins sur le papier.

Le journal Marian conclut dans son analyse qu’il n’y a rien de pire que de considérer Vladimir Poutine comme un fou. Il poursuit obstinément une politique de revanche qui a également poussé les pays d’Europe centrale et orientale à rejoindre l’OTAN. C’était la menace russe qui l’encourageait, pas son désir de menacer la Russie.

L’Union européenne et les États-Unis ont peut-être commis des erreurs, notamment dans la gestion de l’après-guerre froide en Europe de l’Est, mais la situation tragique de l’Ukraine aujourd’hui a ses racines, et elles résident avant tout à Moscou et non à Bruxelles ou à Washington. Il appartient maintenant à l’Europe d’être à la hauteur de cette crise.