SAWT BEIRUT INTERNATIONAL

| 29 September 2022, Thursday |

Le désespoir est partout…Les Libanais achètent des passeports étrangers pour fuir la terrible situation

Pour se débarrasser des problèmes de visa qui pourraient lui coûter son emploi à Dubaï et l’obliger à retourner dans son pays natal, le Liban, en pleine crise économique, Jad a payé près de 130 000 euros pour deux « passeports dorés » des Caraïbes, un pour lui et un pour sa femme.

Un mois après avoir effectué le paiement, il y a un an, cet homme d’affaires de 43 ans a reçu un colis contenant deux passeports des îles de Saint-Kitts-et-Nevis, un archipel des Caraïbes situé au nord-ouest de la Guadeloupe.

En effet, sur un total de 199 pays classés en fonction de la liberté de mouvement offerte par leurs passeports, l’indice Henley positionne le passeport de Saint-Christophe-et-Niévès à la 25e place, tandis que celui du Liban est parmi les pires.

Depuis fin avril, les Libanais sont dans l’impossibilité de renouveler leur passeport ou d’en obtenir un, car les autorités ont annoncé qu’elles avaient cessé de les imprimer en raison d’un manque de ressources.

De plus, depuis 2019, le Liban traverse une crise économique sans précédent, l’une des pires de l’histoire du monde depuis 1850, selon la Banque mondiale. La monnaie nationale a perdu plus de 90% de sa valeur et environ 80% de la population libanaise est plongée dans la pauvreté.

« Il y a trois ans, je n’aurais jamais imaginé acheter une nouvelle nationalité », dit Jad, précisant qu’il a longtemps souffert des procédures de visa pour ses voyages d’affaires.

« Mais aujourd’hui, en raison de la crise au Liban et parce que nous en avons les moyens, nous avons décidé de nous lancer », a-t-il ajouté.

Le passeport de Saint-Kitts-et-Nevis permet à son détenteur de voyager dans plus de 150 pays sans visa.

Méthode controversée

Le programme de « passeports dorés » délivrés à de riches investisseurs étrangers en échange de paiements est une pratique controversée qui prend de l’ampleur dans plusieurs pays, et qui a bénéficié principalement à de riches Russes et Chinois, mais aussi à de riches Irakiens, Yéménites et Syriens.

Depuis le début de la crise dans leur pays, de riches Libanais vivant dans les pays du Golfe ou en Afrique ont commencé à s’y intéresser.

C’est une solution

Contrairement à d’autres programmes de « passeport doré » mis en place ailleurs dans le monde, celui de Saint-Kitts-et-Nevis permet aux investisseurs de devenir citoyens sans avoir à y mettre les pieds.

Selon Jad, de nombreux Libanais du Golfe cherchent également à acquérir un passeport insulaire, tandis que d’autres investissent dans l’immobilier au Portugal et en Grèce pour profiter des programmes de « résidence par investissement » (ou « visa doré »).

« Ce n’est pas seulement une tendance, c’est une solution », dit-il.

En octobre 2021, plusieurs monarchies du Golfe, Arabie saoudite en tête, ont rompu leurs relations diplomatiques avec le Liban après qu’un ministre libanais a critiqué l’intervention militaire au Yémen d’une coalition militaire dirigée par Riyad. Des restrictions sur les visas délivrés aux Libanais avaient été imposées.

« Cela m’a fait réfléchir : je ne veux pas risquer mon emploi dans les pays du Golfe », explique Marielli Bou Harb, un homme d’affaires libanais basé à Dubaï.

L’année dernière, cet homme de 35 ans a donc acheté des passeports de Saint-Kitts-et-Nevis pour sa famille de quatre personnes, encouragé par une importante remise offerte par les îles, dont l’économie a été secouée par la pandémie.

Normalement, un passeport de Saint-Kitts-et-Nevis coûte environ 142 000 euros.

Un passeport coûte généralement 150 000 dollars, qui sont versés sous forme de don au Fonds de croissance durable.

D’autres îles des Caraïbes vendent également leurs passeports, comme la Grenade, Antigua, Barbuda et la Dominique.

Ils achètent leur liberté

Quant au Liban, où plus de quatre-vingt pour cent de la population se trouve sous le seuil de pauvreté, seuls quelques-uns peuvent acheter des passeports étrangers.

Ces deux dernières années, le travail des entreprises spécialisées dans le conseil en matière de passeports a prospéré, et leurs publicités se sont multipliées, que ce soit par le biais de panneaux d’affichage, même à l’intérieur de l’aéroport, ou de messages téléphoniques.

En 2020, Ziad Karkaji a transformé sa société immobilière en Global Pass, une société de conseil en matière de passeports. « Notre activité a augmenté d’au moins quarante pour cent entre 2020 et 2021 », dit-il.

Suite à l’effondrement économique puis à l’explosion du port de Beyrouth en 2020, le nombre de clients libanais a été multiplié par cinq pour la société de conseil suisse Legacy, dans laquelle travaille Jose Charo.

Les Libanais constituent maintenant un quart des clients de l’entreprise, dont Charo dirige le bureau à Beyrouth.

Et si le client veut une solution qui lui permette d’obtenir facilement un visa d’investisseur aux États-Unis, selon Charo, il vaut mieux obtenir la nationalité de l’île de Grenade.

Quant à ceux qui souhaitent prendre leur retraite ou s’installer à l’étranger, Charo leur conseille d’investir environ un quart de million de dollars en échange d’une résidence permanente en Grèce ou au Portugal.

« Ce secteur va continuer à prospérer, malheureusement pour le pays mais heureusement pour nous », dit-il. Il ajoute que les Libanais sont en train « d’acheter leur liberté ».

    la source :
  • AFP